Le monde de Kaarllyhnns

Les Délices du fouet

Promenades au clair de lune.

Un soir d'été, vaguant par un beau clair de lune,

Je fis rencontre ici d'un demon de beauté…

Ce furent ces deux premiers vers d'un sonnet célèbre de Joséphin Soulary qui chantèrent dans ma mémoire lorsque, ce soir d'été de l'an dernier, tout près de la gare Montparnasse, à l'entrée de l'avenue du Maine, je rencontrai la brune et gracieuse raccrocheuse qui se prénommait Blanche.

La masse ténébreuse de ses cheveux qu'un chignon énorme ramenait sur la nuque, son air fripon, son déhanchement lascif, tout cela joint à un je ne sais quoi qui n'avait rien de poétique, me décida à lui emboîter le pas. La connaissance ne fut pas longue à se faire. Une vague considération sur l'état de l'atmosphère et sur la soif ambiante suffit pour la décider à accepter mon bras et, lentement, le long du trottoir, nous remontâmes l'avenue du Maine. Elle m'apprit qu'elle était couturière de son métier et que, pour le moment, n'ayant pas d'ouvrage, elle s'amusait par distraction à faire les cent pas entre Bullier et Montparnasse. Elle habitait avec sa soeur et son beau-frère, qui était professeur ; c'étaient des gens très bien mais, malgré cela, ils ne lui disaient rien quand elle rentrait à des heures indues. On ne pouvait naturellement l'accompagner chez elle, c'eût été un scandale !… À ce moment, d'une terrasse fort bruyante de café une voix jeune, quoiqu'un peu rauque, cria : « Ohé Blanche !… »

Blanche rougit, se retourna et j'en fis autant. Nous aperçûmes alors une jeune fille en cheveux, en corsage rouge, aux gestes cascadeurs, que plusieurs gentlemen, en casquettes et sans cols, lutinaient, une cigarette pendante à la lèvre inférieure.
 C'est Hélène, m'expliqua Blanche d'un air vexé. Elle m'agace ! Faut toujours qu'elle me crie dessus quand elle me voit avec quelqu'un !…

Je compatis à son ennui autant qu'il m'était possible et, afin de dissiper le nuage qui s'était un instant formé sur son front pur, je la poussai doucement vers une terrasse, vide celle-là, où nous pourrions causer tranquillement tout en dégustant de la bière glacée.
 Alors vous ne faites rien en ce moment ? dis-je. Pour charmer vos loisirs, vous pourriez donner des leçons d'anglais ? Ça rapporte…

Elle me regarda d'un air ahuri et éclata de rire.


- Vous êtes bon, vous ! Mais pour cela il faudrait que je connaisse l'anglais !
- Oh ! cela n'est pas indispensable : il y a leçons d'anglais et leçons d'anglais. Voyons, ma petite, vous ne me ferez pas croire que vous ne savez pas ce que je veux vous dire ?…
-  Pas du tout ! me déclara-t-elle.

Et je vis qu'elle disait la vérité.


- Voyons ! vous connaissez les petites annonces du Supplément ? Vous avez dû les lire  quelquefois.


-   En effet, il y en a même d'amusantes.

-   Eh bien ! vous avez dû remarquer celles des    maîtresses d'anglais ?


-  Peut-être, mais je n'ai pas trop remarqué…


-  Et celles des masseuses ?


-  Ah ! les masseuses, oui ! J'ai un ami qui m'a expliqué que toutes ces masseuses-là, ce sont des femmes qui font le truc, tout bonnement.


 -  Et votre ami, mon enfant, ne s'est nullement mis le doigt dans l'oeil en vous affirmant ces choses. Eh bien ! les maîtresses d'anglais, c'est la même chose. Mais vous ignorez probablement la spécialité de ces dames, je vais vous la confier sous le sceau du secret : leur spécialité, c'est la flagellation !…

 

Je m'attendais à voir la chaste enfant se récrier devant ma révélation. Il n'en fut rien. Un sourire malin releva les coins charmants de ses lèvres rouges.


- Ah ! vous m'ouvrez des horizons ! fit-elle… Oh ! mais je connais ça !… Mais je ne savais pas que cela s'appelait des « leçons d'anglais » ! Je sais qu'il y a des types qui aiment à être fouettés… pour ma part, j'en ai connudeux.

- Confiez-moi cela, je vous en prie…


- Tiens ! vous aimez donc cela vous aussi ?

- Moi, personnellement, cela m'est indifférent ;

 

Mais je vais vous avouer quelque chose : je suis en train d'écrire un livre sur ce sujet-là et j'aime à entendre raconter des choses vraies, vous comprenez ?

- Vous ne me mettrez pas dans votre livre ?


- Mais non ! mais non ! ma petite ! ne craignez rien ! je sais arranger les choses !… Racontez-moi votre histoire.

 - Eh bien voilà. Il y a deux ou trois ans de cela, j'ai fait la connaissance d'un officier de la marine marchande, un capitaine au long cours, qu'il disait. Je lui plaisais parce que j'étais brune. « Vous devez être sévère ! » qu'il me dit. Je ne comprenais pas tout d'abord, mais quand on fut chez moi, je le vis…

- Mais pardon !… et le professeur ? et votre soeur ?…

-Tais-toi donc, mon petit, tout ça, c'est de la blague, tu sais bien ! Alors voilà qu'arrivé chez moi, il tire de sa poche un martinet à grosses lanières de cuir et puis il me dit : « Je t'en prie, fouette-moi bien fort avec ça ! » Puis il se met en tenue, se couche sur le bord du lit et attend. Moi, j'étais stupéfaite, mais ça me semblait si drôle que je ne pouvais m'empêcher de me tordre, et voilà qu'il se retourne, furieux, l'air si méchant que j'en ai eu peur. « Veux-tu ne pas rire ! qu'il me dit. Je te défends de rire ! » Et il me regardait avec des yeux !… alors, ma foi, je me suis dit que c'était tant pis pour ses fesses, et j'ai fouetté. Plus je fouettais, plus il me disait de taper, si bien qu'à la fin le sang commençait à sortir… Ça m'en faisait mal, mais lui paraissait au comble du bonheur.

 

« Quand ça été fini, il a été très généreux et ne m'a rien demandé de plus. Il est revenu souvent, mais il ne venait pas que chez moi. Il devait aller chez des femmes cruelles, car quelquefois son… dos n'était qu'une croûte tellement il avait été déchiré !… Puis, un beau jour, il a disparu pour toujours, je ne sais pas ce qu'il est devenu. Quant à l'autre, c'était un jeune Roumain, un joli garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, brun, bien bâti. Il fallait que je l'habille en fille, avec mes culottes, mes jupes, mes corsages. Puis, dans cette tenue, je le fouettais pour toutes sortes de motifs. Il aimait à avoir les jupes troussées. Mais il ne se contentait pas de cela et, quand il avait été bien fouetté il devenait un homme comme les autres. C'était un bon type et un généreux client et j'ai bien regretté quand il est retourné dans son pays. »


- Je comprends cela ! mais que veux-tu, c'est la vie !
- Alors tu fais des livres ?… Est-ce que tu connais Léon Forrain ?


- De nom et de réputation, oui, mais pas autrement. C'est un prince des lettres, tu sais, et ces gens-là…

- Moi, je le connais… En voilà un type ! J'ai beaucoup fréquenté, au Bas-Meudon, une maison qui appartient au fils du général X… Là-dedans, depuis le cuisinier jusqu'au patron, ils en sont tous…

- Ils en sont… de quoi ?

- Des pays jaunes, parbleu ! Et Léon Forrain est un habitué de la maison, c'est là où je l'ai connu, même qu'on l'appelle Georges dans la maison.


- J'avais entendu parler de cela vaguement, mais je ne connaissais pas ces détails… Eh bien, si tu veux, tu m'en donneras d'autres tout à l'heure, chez toi. Es-tu prête ? En route.

Et, bras-dessus bras-dessous, nous gagnâmes la chambrette qui ne rappelait que vaguement celle de Jenny l'ouvrière, et dans laquelle ni soeur ni beau-frère, effectivement, ne vinrent nous déranger…

Tout le monde sait que, les soirs d'été, les Champs-Élysées sont fréquentés par tout ce que Paris compte d'hétaïres de haut et de bas étage. Les belles madames se prélassent sur les chaises de fer peintes en jaune qui bordent spécialement le trottoir de droite en allant vers l'Étoile, entre la Concorde et le Rond-Point.

Là, elles font des effets de croupes et lorgnent à travers leurs face-à-main les messieurs qui le leur rendent.

Sur les bancs, dans les allées ombreuses, les petites raccrocheuses établissent leurs assises, pour ce que l'ombre est pitoyable à leurs mines fatiguées et à leurs toilettes défraîchies. Près du Guignol fameux, bien connu de la gent enfantine, le vrai, le seul, celui d'Anatole, il est un recoin d'ombre occupé par un banc et particulièrement favorable aux conversations chuchotées. Sur ce banc, il y avait, ce soir-là, une jeune femme d'assez bonne mine, brune, au teint pâle et possédant de très beaux yeux noirs. Cette circonstance m'attira vers elle. Il avait plu, une pluie d'orage furieuse et courte qui, traversant les feuilles épaisses, avait formé de petits lacs sur les bancs rugueux. De la terre douchée montait une odeur puissante et excitante, une odeur chaude de bête amoureuse.


- Voulez-vous me permettre, Mademoiselle, de prendre place à vos côtés sur ce banc ?

Dans l'ombre douce les yeux de la flâneuse sourirent.


- Oui, fit-elle, mais vous allez vous mouiller les fesses !

La conversation commencée avec cette franche désinvolture ne pouvait que devenir fort intéressante. J'appris de ma voisine qu'elle était couturière et qu'elle travaillait. Mais le soir, sa journée faite, elle venait prendre l'air aux Champs-Élysées et, lorsqu'elle le pouvait, prendre autre chose.


- Personne ne connaît mon petit truc, me dit-elle. Je suis très rangée, je vais chaque jour à mon atelier, et le soir, ma foi… en rentrant chez moi, on ne fait pas de bruit, comme cela je suis très heureuse.

Je l'en félicitai. Mais parmi ces amis de rencontre qu'elle ramenait chez elle, le soir, elle avait dû voir de drôles de types, des originaux ?


- Non, ma foi non ! ça ne m'est jamais arrivé, heureusement d'ailleurs, car je n'aime pas les hommes à passion. Tenez ! me dit-elle en me montrant un vieil ecclésiastique qui passait devant nous à ce moment. En voilà un original !… Vieux cochon !… fit-elle à voix suffisamment haute pour être entendue par le prêtre.

Ce dernier se retourna à demi vers nous et sourit, puis il s'éloigna de son allure chaloupante et se perdit dans l'ombre des massifs.

 - Qui est-ce ? questionnai-je, intrigué.

 - Ce vieux-là, voyez-vous, me répondit-elle, est ici tous les soirs. Il y reste jusqu'à deux heures du matin. Il se contente de peu de chose : voir les mollets des femmes. II passe devant toutes, et lorsqu'il en voit qui sont suffisamment dissimulées pour qu'il puisse leur parler sans crainte de se faire allumer par les passants, il vient à elles et leur propose de lui faire voir leurs mollets. C'est tout ce qu'il veut. Alors, suivant la couleur des 'bas, la pureté des lignes, la maigreur ou l'embonpoint, il leur donne de un à trois francs. Puis sans nul souci de leurs récriminations ni de leurs insultes qui le font sourire, il s'en va vers d'autres.

- Et il en voit beaucoup comme cela dans sa soirée ?…

 

- Une dizaine au moins. Oh ! C'est un connaisseur, il ne va que vers celles qui lui semblent dignes de son examen, il choisit et ne s'avance qu'à coup sûr !

 

- Mais son platonisme doit lui coûter un argent fou ! Il est riche ?


- On le dit. En tout cas il paie rubis sur l'ongle.    Tenez ! le voilà qui revient…

En effet, le vieux curé revenait vers nous. Il s'arrêta une seconde à dix pas de notre banc puis, craignant sans doute ma présence, il continua à grands pas sa promenade maladive, sombre et vieux hibou dont les ailes de la pèlerine battaient au vent frais du soir.

À ce moment, à vingt mètres sur notre gauche, sous la lumière crue d'un bec électrique, j'aperçus un groupe sur lequel j'attirai l'attention de ma compagne de rencontre. Deux hommes, deux messieurs bien mis, la figure glabre, en huit reflets, étaient en conversation animée avec une femme grande et sèche qui pouvait avoir quarante ans. Cette dernière tenait par la main une fillette de douze à treize ans dont les cheveux nattés pendaient sur les épaules. La fillette avait la jupe très courte et les jambes nues. À un moment donné, la femme se pencha sur la fillette, la retourna et souleva légèrement les jupes. Je vis les deux messieurs se pencher et regarder avidement… Puis les quatre personnages se perdirent dans l'ombre d'une allée.


- L'affaire est réglée ! dit ma voisine. C'est dégoûtant ce qui se passe ici ! Voilà une mère qui, tous les soirs, amène sa fille ici ! Et c'est sa fille, ça n'est pas du chiqué comme sur les boulevards où les petites filles puent l'absinthe et sont souvent plus vieilles que leurs mères. Je les connais. La mère est veuve, et c'est son unique enfant. La petite aime ça, c'est une belle graine ! Et tous les soirs, tous les soirs vous entendez, elle vient ici faire son trafic et c'est rare quand elle ne trouve pas un et même quelquefois deux michés comme ce soir !


- Oui, c'est dégoûtant ! fis-je. Et dites-moi, il y en a beaucoup de mères comme celle-là par ici ?

- Beaucoup, non, heureusement, mais il y en a quelques-unes. Celle-ci a la spécialité de fouetter sa fille, il y a des voyeurs qui paient très cher, rien que pour cela.


- Ça c'est curieux ! Et jamais personne ne vous a proposé, à vous, de le fouetter ou de vous fouetter ?


- Si, mais pas ici. J'étais jeune dans ce temps-là. J'avais dix-huit ans. Il y a dix ans de cela, quoi. Je venais d'entrer dans une maison de couture de la rue Richelieu, une petite maison où le travail n'était pas dur. C'est du moins la réflexion que je me faisais, car il y avait quatre ou cinq jours que j'étais là et nous passions plutôt notre temps à bavarder qu'à coudre. Nous étions cinq ouvrières, pas d'apprentie, et ce détail m'avait frappée. La patronne était une belle femme, très orgueilleuse, et qui ne travaillait pas avec nous. Quant à mes camarades, elles étaient attifées plutôt comme des cocottes que comme des ouvrières sérieuses.

« Voilà que dans l'après-midi, ce jour-là, la patronne me fait appeler au salon d'essayage. Les autres se mettent à rigoler en me souhaitant bonne chance. Moi, je me demandais ce que ça voulait dire, mais enfin j'y vais tout de même. La patronne commence à m'embrasser, à me faire des compliments sur ma bonne mine, sur ma taille, etc., à me faire rougir quoi ! puis elle me dit tout à coup : « — Écoutez, ma petite Berthe, j'ai un service à vous demander : j'ai un oncle à héritage qui est venu me voir. C'est un type très galetteux et qu'il faut ménager car il n'épargne pas l'argent. Mais c'est un maniaque. Tenez. Voilà vingt francs… prenez-les, ma petite, ce n'est pas pour faire mal… Écoutez. Voilà vingt francs… puis elle me fourre un louis de force dans la main… Après vous en aurez vingt autres, ça fera quarante ! Et pas pour mal faire… écoutez !

« J'écoutais toujours, mais au fond j'étais fort inquiète de ces préliminaires et du cadeau.

« — Voilà ce que c'est, ma petite Berthe : ce vieux brave homme d'oncle-là a une manie : il aime à faire la classe aux jeunes filles. Alors voilà, il n'y a qu'à se mettre en face d'un pupitre, d'une table, ici par exemple — elle me montrait la table où il y avait de l'encre, du papier, une règle et des livres — et à faire comme si on était une élève… il n'est pas méchant, il vous fera faire une dictée, un devoir quelconque, il grondera un peu, peut-être, mais qu'est-ce que ça fait puisque c'est pour rire ! et quand il aura fini, s'il est content de vous, il vous donnera certainement au moins un louis de récompense. Avec celui que vous aurez de moi cela fera trois ! Soixante francs, ma petite Berthe, pour une demi-heure d'agacement !… Vous voulez bien, n'est-ce pas ?…

« Ma foi, la proposition était tentante. Qu'est-ce que vous voulez ! Soixante francs ne se trouvent pas dans le pas d'un cheval, et du moment que ce n'était que pour ça… Je me disais d'ailleurs qu'il serait toujours temps de crier si le vieux voulait aller trop loin et, ma foi, j'acceptai.

« Bon. Voilà Madame qui ferme la porte sur moi et presque aussitôt une autre petite porte s'ouvre, que je n'avais pas vue, et un grand monsieur en redingote, ganté et tenant son tube à la main, entre et s'incline devant moi. Il pouvait avoir dans les cinquante ans et portait des favoris blancs et la moustache rasée. On aurait dit un juge. Donc, il me fait des révérences s'approche de moi pour me prendre la main. Mais moi, je me recule, j'avais peur un peu, parce que je me disais que c'était un fou. Et il se met à me rassurer, me disant mille gentillesses, m'engageant à me mettre à table pour prendre une bonne leçon et s'excusant sur sa manie, inoffensive disait-il, et à laquelle il devait les plus heureux moments de sa vie. Puis, pour me rassurer, il me donne un louis. Ma foi, j'avais la tête un peu montée par tout cet argent qui me tombait du ciel. Je m'installai devant la table et le vieux, ayant pris mi livre, se mit à me dicter un passage de je ne sais quoi où il y avait des mots impossibles. Moi, naturellement, je me mets à faire des fautes, en quantité, parce que je n'avais jamais entendu ces mots-là, et lui qui venait se pencher sur mon épaule commence à me gronder, me disant que j'étais très étourdie, que je ne faisais aucun progrès — j'te crois, c'était la première fois ! — et qu'il voyait bien qu'il faudrait qu'il me punisse pour que je m'applique un peu plus.

« En entendant ça, voilà la peur qui me prend, d'autant plus qu'il commençait à rouler de gros yeux fous et à grincer des dents. Je me lève, je lui dis que j'en ai assez et je vais à la porte pour m'en aller. Ah ! bien oui ! la porte était fermée, cette canaille de patronne l'avait fermée à clef en sortant. Et pendant ce temps-là le vieux me saute dessus en criant : « Le fouet ! le fouet ! à mademoiselle ! Mademoiselle n'a pas été sage ! Le fouet ! le fouet ? » Puis, malgré mes coups de pieds et mes griffades, il me jette à genoux, me prend la tête entre ses jambes, relève mes jupes, déchire mon pantalon et, avec la règle qu'il avait prise sur la table, il me flanque une fessée que le derrière m'en fumait et que, deux jours après, j'y avais encore mal en m'asseyant. Quand il eut fini, il se sauva par la même petite porte qui s'était ouverte lors de son arrivée, et moi, je restai là à me rouler de rage et de douleur sur le tapis. La patronne arriva aussitôt et voulut me consoler en déblatérant après le vieux, mais ça ne prenait pas, et je vous assure que je lui ai dit son fait, à la vieille maquerelle !… Si jamais elle a été baptisée, c'est bien ce jour-là… Et puis non seulement ça, mais je lui ai demandé ce qu'elle m'avait promis, vous comprenez, et je suis partie là-dessus. Jamais plus, je n'ai remis les pieds dans cette boîte-là. Croyez-vous, hein ?… »


- La patronne ne manquait pas d'astuce, en effet ! répondis-je.

Et comme la pluie devenait de plus en plus menaçante, je quittai mon aimable voisine après un remerciement bien senti.

Passé dix heures, en été, les Champs-Elysées sont délicieux à cause de leur fraîcheur parfumée par les fleurs qui s'endorment et les relents d'odeurs féminines que laissèrent dans l'air ambiant les belles promeneuses du crépuscule. Mais où, pour le curieux et l'observateur, les Champs-Élysées sont uniques, c'est aux environs de la mi-nuit, alors que les promeneurs sages et indifférents sont rentrés chez eux après une heureuse digestion.

À cette heure-là, les femmes se font rares, j'entends naturellement celles qui « travaillent », mais, cependant, on en peut voir glisser dans l'ombre des allées étroites où les signalent leurs corsages généralement blancs, symboles de pureté. D'autres sont assises sur les bancs et rêvent aux étoiles, la bonne étoile qui leur fera rencontrer le miché rémunérateur.

En quête de documents humains, j'errais ce soir-là derrière le Petit Palais, lorsqu'en passant devant un banc sur lequel était à demi couchée une forme blanche, un « hem ! » discret me révéla que cette forme condescendrait à ce que je l'approchasse. C'était une femme de vingt-huit à trente ans, au visage un peu fané, très maigre, mais qui, cependant, n'était pas sans joliesse. Elle m'apprit qu'elle avait fait de ces parages son lieu de promenade habituel et, comme toujours, elle glissa sous mon habile impulsion au long de la pente savonneuse des confidences, si j'ose m'exprimer ainsi. Inutile de vous dire que j'abordai au bout de très peu de temps le sujet qui nous intéresse en ce moment, savoir la flagellation, et j'appris qu'elle avait un amant qui adorait ce genre de volupté. C'était un monsieur très riche, très bien et très doux… Deux fois par semaine, elle se rendait chez lui, dans un appartement chic, « avec des tapis partout », et là, pendant un quart d'heure, elle devait fouetter son étrange amant avec un martinet, de toutes ses forces, sur le derrière nu, et pendant ce temps, elle devait écouter ses insultes, des grossièretés énormes, et subir les crachats qu'il lui lançait. Il l'insultait ainsi, paraît-il, afin que, rendue furieuse par les invectives dont il l'accablait, elle s'en vengeât en le fouettant plus fort.


- Quelquefois, j'en ai pitié, je voudrais m'arrêter, cesser enfin son supplice, mais dès qu'il voit cela dans mes yeux, il redouble de fureur et alors je fouette !… Tant pis pour lui !… Pourtant, je m'arrange de façon à ne pas trop l'abîmer. Je fouette de façon que les lanières du martinet retombent bien à plat, dans toute leur longueur. Je sais très bien fouetter. Si je fouettais à tort et à travers, je l'écorcherais, je lui mettrais le derrière à vif chaque fois. Et ça ne s'apprend pas tout d'un coup, vous savez ?…


- Vous avez pratiqué fréquemment, sans doute ?

- Avec lui, oui, mais rien qu'avec lui. Il est le seul que j'aille voir en ville d'ailleurs. Autrement je viens ici, n'estce pas, et les types que je rencontre, vous comprenez, c'est vivement fait… on n'a pas le temps…


- Alors, c'est le seul ? vous n'en avez jamais rencontré qui vous demandaient, au contraire, de vous laisser battre par eux ?


- Non, mais je sais que ça se rencontre souvent, car j'ai des amies qui m'en ont parlé… Mais tenez, autre chose. Je vais vous faire voir quelque chose de curieux dans un moment… Mais il faudra être gentil pour moi ?…

- Je ne demande pas mieux, répondis-je, mais encore ?…


- Vous savez ce que c'est, les voyeurs ?…


- Un peu, ma fille !


- Eh bien ! je vais vous en montrer une collection…


- Où ça ? pas ici du moins ?


- Si parfaitement. Ici-même, à deux pas. Venez avec moi et ne faites pas de bruit…

Je suivis la donzelle avec des allures de Mohican sur le sentier de la guerre et nous arrivâmes ainsi près de ce paysage en stuc qu'on a fabriqué entre le Petit Palais et le Cours-la-Reine. Il y a là des massifs de troènes assez épais. Près de l'un de ces massifs, une demi-douzaine de messieurs, en tubes et en melons, se penchaient curieusement en avant, vers quelque chose que je ne distinguais pas encore et qui s'agitait au milieu des branchages. Au bruit, léger cependant, que nous fîmes en arrivant, tous se retournèrent sur nous, apeurés et prêts à prendre la fuite comme une volée de corbeaux.

Ma cicérone les rassura d'un geste. Elle devait leur être connue car ils se retournèrent immédiatement et reprirent leur attitude d'observation.

Je m'approchai et, par-dessus l'épaule de ces messieurs, je vis… mon Dieu ! ce serait bien difficile à dire si, dans mon pays, on n'employait pour exprimer cette chose toute naturelle, toute commune, et qui cependant ne court point les rues, un délicieux euphémisme, je vis tout simplement la bête à deux dos… Vous dire que cela m'intéressait profondément… non ! et, franchement, je trouvai cela écœurant ; mais, autour de moi, les spectateurs, je le voyais à leurs yeux sortis à moitié des orbites, ne partageaient point mon opinion à ce sujet. Il y avait surtout un gros monsieur congestionné, vêtu d'une pelisse à col d'astrakan, comme en hiver, et dont la boutonnière s'ornait du ruban rouge. Son bras droit, dont la main plongeait profondément dans sa poche de pelisse, s'agitait frénétiquement… un tic nerveux, sans doute. Ma compagne me fit un signe et je reculai de deux pas.


- C'est un directeur de journal, me chuchota-t-elle à l'oreille. C'est sa passion, il n'aime que ça… C'est moi qui lui ai fait connaître le truc…

Je le regardai de nouveau et, en effet, je le reconnus pour l'avoir entretenu une ou deux fois. C'était bien le directeur d'un journal, et non des moindres. Le plus curieux, c'était que tous ces gens-là ne s'occupaient nullement les uns des autres. Chacun, affolé par la passion, faisait sa petite affaire sans voir, pour ainsi dire, son voisin. Un moment encore, je contemplai l'étrange scène et, prenant par le bras la jeune femme qui m'avait piloté, je l'entraînai loin de là, dans un endroit où nous pûmes causer à l'aise. Elle me raconta que chaque nuit, même l'hiver quelquefois, il y avait deux femmes qui opéraient ainsi, dans les massifs. L'homme était un compère ou, à défaut, un promeneur misérable auquel elles offraient cent sous…

J'aurai longtemps devant les yeux cette scène dégoûtante que des messieurs bien mis buvaient des yeux en forçant leur nature, comme on dit au régiment, par des mouvements précipités !…

Un soir d'hiver, en passant près du théâtre Marigny, j'aperçus deux ombres féminines assises dans une petite allée, sur le côté gauche du théâtre. Je passai près d'elles afin de contenter ma curiosité. Lorsque je fus à leur hauteur, l'une d'elles se leva et me barra le passage.


- Monsieur… Voulez-vous voir deux… deux jolis petits chats ?…

Je m'arrêtai et j'examinai mon interlocutrice. C'était une grande et forte femme de quarante à cinquante ans, l'ombre ne me permettait pas de préciser davantage. Elle était assez bien mise. Un long manteau l'enveloppait et elle s'emmitouflait dans une fourrure. L'autre plus petite, d'aspect plus jeune, demeurait silencieuse, toujours assise.


- Comment ! m'exclamai-je, par ce temps-ci ! Mais vous n'avez donc pas peur de geler ?


- Geler ! ah ! non, par exemple ! Vous êtes donc si frileux ?

Et sa main grasse et tiède m'agrippa l'oreille pour une caresse.


- Tenez, voyez si la petite est gentille ! fit-elle.

« La petite » se leva et vint près de nous. Sa compagne rabattit le col Médicis de sa jaquette qui, relevé, lui cachait le visage jusqu'aux yeux. Elle était, en effet, fort gentille, toute pâle et ses yeux noirs brillaient extraordinairement.


- Très bien ! dis-je. Est-ce que vous ne vous appelez pas Ninette ?

J'avais lu quelque part l'histoire de Ninette, une pseudo petite fille qu'aux Tuileries, dans les massifs, sa soi-disant mère fessait au grand amusement des amateurs de plein air. Et l'idée m'était venue brusquement que l'association que j'avais devant moi pouvait fort bien être l'ancien couple « Ninette and mother » disparu depuis quelque temps de la circulation. Au nom de Ninette, la vieille fit un mouvement.


- Vous la connaissez, Ninette ? me demanda-t-elle.
 J'en ai beaucoup entendu parler…

Elle eut une seconde d'hésitation…

- Eh bien ! non, ce n'est pas Ninette ! dit-elle.


- Tant pis ! répondis-je, et je fis quelques pas pour m'en aller. La vieille me raccrocha par le bras.


- Et si c'était Ninette ? questionna-t-elle. Seriez-vous généreux ? Ma fille m'a fait une scène, il y a un instant, et je dois lui flanquer en rentrant une bonne fessée… Je la lui donnerais volontiers ici…

À mon tour j'hésitai… puis, le plaisir de voir un retroussis de jupes l'emporta.


- Soit ! répondis-je, mais trouvez un endroit bien désert et tâchez d'être sévère !…


- Nous ne saurions être mieux qu'ici. Il n'y a pas un chat à Marigny, pas un passant aux environs… viens ici, Ninette ! je vais te faire payer devant le monsieur la scène que tu m'as faite !…

En rechignant et en tortillant de la croupe, la jeune fille se laissa faire. Sa mère la prit à rebours par la taille et releva les jupes qu'elle maintint sous son bras gauche. Le pantalon fendu fut écarté par la coupable elle-même et la sévère maman fit pleuvoir sur les globes frémissants et vite rougis une grêle de claques sèchement appliquées. Dès le début de la scène, j'avais craqué une allumette bougie afin de voir mieux les résultats du fouet et je dois avouer que, la croupe étant jolie, jeune, et la correction suffisamment sévère, la scène ne manquait pas d'être fort suggestive. Puis l'idée brusque me vint que l'agent qui veille, au coin des avenues Gabriel et Marigny, à la sûreté de nos présidents pourrait être attiré par le bruit des claquades. Je soufflai brusquement mon allumette-bougie. Je glissai une pièce dans la main brûlante de la fouetteuse et je filai bon train vers le rond-point des Champs-Elysées.

Lord Dryalys (Jean de Villiot), Les Délices du fouet, précédé d'un Essai sur la flagellation et le masochisme, Éd. Charles Carrington, série « Phase de psychologie contemporaine », Paris, 1907.



07/05/2010
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